SZYMANOWSKI (K.)

SZYMANOWSKI (K.)
SZYMANOWSKI (K.)

Profondément enracinée dans son époque, par excellence littéraire, l’œuvre de ce compositeur polonais s’appuie sur une synthèse très personnelle entre divers domaines de la culture, poésie, histoire, mythes, littérature, qui forment un tout parfaitement uni et cohérent. Les étapes de son évolution stylistique sont directement liées non seulement à ses lectures (Goethe, D’Annunzio, Platon, Burckhardt, Wyspia ski, Nietzsche...), mais aussi à ses voyages, surtout vers l’Italie, la Sicile et le Proche-Orient. Enfin, sa nature, très susceptible, d’une excitabilité presque maladive, se lit dans sa musique, intensément extatique, voire érotique.

C’est dans le monde clos et protégé du grand domaine familial de Tymoszówka (non loin d’Ielisavetgrad, en Ukraine) que Szymanowski vécut sa jeunesse; il fut un enfant fragile, entouré de l’affection de sa mère et de ses sœurs. Ses penchants homosexuels s’affirmèrent assez tôt, et la découverte d’un chapitre d’Ephebos (titre du roman écrit par Szymanowski en 1918, détruit lors de l’incendie de Varsovie en 1939) a jeté une lumière plus complète sur l’énigme que l’homosexualité, qu’il a assumée sa vie durant, posait au jeune Szymanowski.

En 1901, Szymanowski quitte l’école d’Ielisavetgrad, où il avait eu pour professeur Gustav Neuhaus, et s’inscrit aux cours du Conservatoire à Varsovie. C’est là qu’il rencontre ses futurs interprètes et amis, le pianiste Arthur Rubinstein et le violoniste Paul Kochanski, ainsi que le chef d’orchestre Grzegorz Fitelberg. Avec trois jeunes compositeurs polonais, impatients de se faire connaître (G. Fitelberg, L. Rozycki, J. Szeluta), Szymanowski crée en 1905, sous le patronage financier du prince Lubomirski, la Société d’édition de jeunes compositeurs polonais. Ce groupement, dit «Jeune Pologne en musique», reste actif pendant près de six ans en menant ses activités à Lvov (Lemberg), Cracovie, Varsovie, Berlin, Leipzig et Dresde. Le jeune compositeur publie, par ce canal, ses premières œuvres, sept opus au total; ses compositions d’alors pour piano présentent des affinités stylistiques avec Chopin, Schumann et Scriabine. En 1906, Szymanowski présente publiquement ses œuvres lors d’un concert donné par sa société à Varsovie (Ouverture de concert op. 12, Variations op. 10, Troisième Étude en si bémol mineur). Le succès est tel que le concert est donné deux fois. Quelques jours plus tard, Szymanowski présente le même programme à Berlin, où il rencontre un accueil plutôt réservé (pour des raisons plus politiques que musicales); ce premier contact avec le monde musical allemand marque la fin d’une époque dans l’œuvre de Szymanowski, déjà auteur de 14 opus, et notamment des Chants d’expression romantique, fondés sur les textes des poètes polonais Kasprowicz, Tetmajer, Micinski et Berent.

Le mûrissement

Les années qui suivent sont celles des recherches et des échecs. Séjournant souvent à Berlin et à Leipzig, Szymanowski découvre l’univers polyphonique et contrapuntique de Max Reger. Fasciné également par les poètes symbolistes allemands comme Dehmel, Bodensted, Bierbaum et Mombert, il commence une série de lieder, s’aventurant ainsi sur un terrain où sa sensibilité et son talent ne sauront pas vraiment épouser l’esprit des textes. À partir de 1909, de retour à Tymoszówka, il s’impose un rythme sévère de travail et son vrai profil de compositeur se précise avec une étonnante rapidité. Les œuvres qui naissent lui redonnent la foi et l’espoir: la Deuxième Symphonie op. 19, la Deuxième Sonate pour piano op. 21. Les deux œuvres, jouées à Vienne et à Berlin (avec Rubinstein au piano), sont accueillies avec le plus grand intérêt.

En 1912, Szymanowski décide de s’installer à Vienne où, grâce à l’aide très généreuse du prince Lubomirski, il passera avec son ami G. Fitelberg plusieurs mois, en 1912 et 1913. Mais le tourbillon de la vie mondaine l’ennuie et, malgré toutes les possibilités que lui offre maintenant le premier contrat signé avec Universal Edition pour dix ans, le compositeur retourne dans son domaine familial de Tymoszówka. C’est là un moment important dans sa vie; il étudie avec passion La Civilisation en Italie au temps de la Renaissance de Burckhardt, qui réveille en lui le souvenir de ses premiers séjours en Italie (Florence et Rome). La culture germanique, dont les limites l’oppressent déjà, cède la place à une nouvelle patrie spirituelle, l’Italie. Un recueil de poésies perses de ネ fi ワ de Ch 稜r z donne vie à un premier cycle de Chants d’amour de Hafiz , dont l’érotisme brûlant enflamme les sens du compositeur et attire son attention sur la culture orientale. À l’automne 1913, Szymanowski achève sans grande conviction la partition de l’opéra Hagith , fondé sur un livret de Dörmann et fortement influencé par Salomé et Elektra de Richard Strauss.

Avant son départ définitif de Vienne, Szymanowski découvre l’existence de Stravinski, à l’occasion des représentations de Petrouchka par les ballets Diaghilev. Dans une lettre à son ami Spiess, il écrit: «Il est génial, Stravinski (celui des Ballets russes), je suis troublé et, par conséquent, je commence à détester les Allemands.»

Changements de climats

Au cours des derniers mois précédant la guerre, le compositeur se déplace beaucoup: la Sicile et Palerme, Rome, l’Algérie, Biskra, Constantine, Tunis. Ensuite, via Paris, il atteint Londres où il rencontre Diaghilev et Stravinski. Une amitié s’esquisse avec ce dernier, mais les événements de 1914 se précipitent et Szymanowski retourne en Pologne par les tout derniers trains encore en service. En 1915, il rencontre à Kiev son ami Paul Kochanski, qui sera l’inspirateur d’une série de très populaires compositions pour violon: Mythes op. 30, triptyque pour violon et piano inspiré par la mythologie grecque, Nocturne et Tarantelle et, en 1916, Premier Concerto pour violon op. 35, influencé par le poème La Nuit de mai du poète polonais Micinski. La même année, Szymanowski termine sa Troisième Symphonie pour ténor (ou soprano), chœur et orchestre, œuvre inspirée par l’Hymne à la nuit du poète perse du XIIIe siècle Djalal-ad-Din Roumi. La liste des œuvres pour piano grandit aussi, avec les trois Métopes op. 29, inspirées aussi bien par les sculptures des temples siciliens que par l’Odyssée ; elle se poursuit par le cycle de Douze Études et la Troisième Sonate op. 36, ainsi que par la plus complexe d’harmonie et de contrepoint de ses œuvres pianistiques, Masques , sorte de portrait de trois personnages: Schéhérazade, Tantris et Don Juan. Ces œuvres marquent les progrès d’un certain constructivisme et d’un détachement d’avec les ivresses sensuelles arabes ou grecques. En même temps, Szymanowski travaille à deux cantates d’inspiration mythologique sur des poèmes de sa sœur Zofia, mais Agave reste inachevée et Déméter sera terminée en 1924 seulement.

À la suite de cette série des compositions «à programme», le Premier Quatuor pour cordes signifie le retour à la musique pure. Mais cette période féconde est brusquement interrompue par la guerre qui, atteignant l’Ukraine, oblige toute la famille à quitter Tymoszówka. Devant la «Magnifique Révolution» – comme Szymanowski l’appellera plus tard –, la famille se réfugie à Ielisavetgrad. Son domaine familial et ses biens disparaissent dans les feux de la révolution d’Octobre, sa bibliothèque et ses deux pianos seront engloutis dans un lac. Toute sa vie, le compositeur sera contraint de travailler sur des pianos de location. Bloqué jusqu’en 1919 à Ielisavetgrad, il achève son Quatuor , avec sa fugue tritonale conclusive, d’une âpreté toute stravinskienne.

La Pologne indépendante

En cette fin de 1919, Szymanowski et sa famille quittent définitivement l’Ukraine et partent pour la Pologne, devenue un État indépendant mais territorialement très réduit. À Varsovie, ses œuvres, présentées lors d’un concert au conservatoire, ne suscitent aucun intérêt, et le compositeur décide de voyager à nouveau: il part pour Londres où il retrouve Arthur Rubinstein et Paul Kochanski, puis tous trois se rendent aux États-Unis. L’accueil y est très chaleureux, tant à New York qu’à Boston, villes où Pierre Monteux dirige deux fois la Deuxième Symphonie avec l’Orchestre symphonique de Boston. Fidèles, Rubinstein et Kochanski interprètent ici ses œuvres avec succès, en particulier les Mythes et Masques , lors d’un grand concert donné au Carnegie Hall. Le nom de Szymanowski commence à être cité également dans les programmes de radio, mais, maladroit en affaires et assez mal à l’aise dans la vie musicale américaine, le compositeur décide de rentrer. Ses succès outre-Atlantique lui ouvriront pourtant plus largement les portes en Europe. À Paris, Henri Prunières et La Revue musicale organisent un concert consacré à son œuvre, réunissant Robert Casadessus au piano, Paul Kochanski au violon et Stanislawa Szymanowska (la sœur du compositeur) comme soliste du Chant du muezzin fou (pour soprano). C’est à Paris que Szymanowski rencontre Ravel, Auric, Milhaud, Cocteau, Casals, Cortot, Landowska, Thibaud, Gide et Stravinski. Ses amis de toujours essaient de le convaincre de rester à l’étranger, de fuir la morose ambiance polonaise, bref de suivre leur exemple. Malgré leurs arguments, le compositeur décide de rentrer, profondément convaincu que son pays natal a besoin de lui. La constitution de l’État polonais réveille en lui un fanatique amour du mot «Pologne», et cet élan patriotique se double de la certitude qu’il n’est pas fait pour vivre à l’étranger. Déjà auteur de chants slaves, Slopievnie , il se tourne résolument vers les trésors du folklore polonais, vers celui de Podhale et des Tatras, au sud de la Pologne.

Le folklore montagnard

Cette source, qu’il dédaignait en tant que compositeur dans ses jeunes années, l’attire maintenant avec une telle force qu’il décide de passer le plus de temps possible dans la région de hautes montagnes des Tatras, prenant comme base cette véritable capitale du folklore montagnard qu’était Zakopane. C’est là que voient le jour plusieurs partitions décisives pour sa période «nationale»: le ballet Harnasie (1923-1931), cette quintessence du folklore des Tatras, plein d’aspérités, à l’ample respiration mélodique, au violent tempérament rythmique. La création de ce ballet à l’Opéra de Paris, en 1936 (avec Serge Lifar), reste l’un des plus grands succès de Szymanowski en France. À Zakopane naissent aussi les Vingt Mazurkas pour piano , où le compositeur mêle le rythme d’une danse de Mazovie aux mélodies montagnardes. Enfin, le Deuxième Quatuor pour cordes voit le jour en 1927. La région de Podhale, unique par son puissant folklore, attirait depuis toujours les plus grands noms de la culture polonaise: Tetmajer et Kasprowicz, Zeromski et Witkiewicz, Na face="EU Caron" ゥkowska et S face="EU Caron" ゥonimski, Malczewski... C’est dans cette région que Szymanowski travaille à son chef-d’œuvre: l’opéra Le Roi Roger. L’idée d’un opéra se déroulant en Sicile au temps des rois normands hantait le compositeur depuis ses deux voyages: en 1911 (Palerme-Agrigente-Syracuse-Taormine-Naples), et en 1914 (Sicile et Maghreb). La première esquisse du livret date de 1918, lorsque le compositeur rencontre le poète Jaroslaw Iwaszkiewicz, l’auteur du texte du Roi Roger. Szymanowski consacre quatre ans à la composition de son magnum opus. Mais, entre-temps, l’influence de Stravinski – celui du Sacre – avait grandi et, si Le Roi Roger semble faire la synthèse de ses rêves orientalisants et médiévaux, le compositeur est déjà engagé dans sa troisième période créatrice, celle qui fera de lui le plus grand compositeur polonais après Chopin; elle voit naître des chefs-d’œuvre de style purement national: le Stabat Mater , Harnasie , la Symphonie concertante et le Deuxième Concerto pour violon. Le langage musical du Roi Roger représente donc l’apogée de la seconde manière de Szymanowski: Debussy et Ravel d’une part, Scriabine de l’autre, sont les principales influences auxquelles il se réfère.

Les honneurs

Le prestige de Szymanowski grandit toujours, tant à l’étranger (le compositeur séjourne souvent à Paris) qu’en Pologne, où le Conservatoire de Varsovie lui propose le fauteuil de directeur. Au même moment lui parvient une offre identique, émanant du Conservatoire du Caire. Le compositeur doit alors choisir entre un climat excellent pour sa santé (il souffre de tuberculose) et des conditions financières attirantes en Égypte, d’un côté, une atmosphère artistiquement réactionnaire et presque hostile à Varsovie, de l’autre. Il décide, en vrai patriote, de se consacrer à son rôle de pédagogue auprès des jeunes compositeurs polonais. Mais bientôt un conflit concernant ses méthodes d’enseignement, tournées plus vers l’avenir et la création que vers l’interprétation des vieux maîtres, éclate et provoque sa démission. Il passe plusieurs mois à Davos et à Edlach, où, lors de ses cures en sanatorium, il écrit un important texte sur le rôle de la culture musicale dans la société, véritable credo du pédagogue conscient de son rôle et soucieux de l’avenir de la musique polonaise. Lorsqu’il revient en 1930 à Varsovie, le Conservatoire – qui a, entre-temps, changé ses structures – lui propose une fonction plus prestigieuse encore, celle de recteur. Szymanowski accepte avec une certaine satisfaction cet hommage, ainsi que le titre de docteur honoris causa de l’université Jagellon de Cracovie, qui lui sera décerné la même année. Un peu plus tard, il sera élu membre honoraire de l’académie de Sainte-Cécile à Rome, puis ce sera le tour de la Société de musique contemporaine de lui décerner son titre honoraire, le situant ainsi au même niveau que Strauss, de Falla, Ravel, Stravinski et Bartók.

Mais les difficultés rencontrées au Conservatoire de Varsovie pèsent d’un tel poids qu’il démissionne définitivement. Afin d’améliorer sa situation financière, qui est catastrophique, il conçoit une œuvre comportant une partie pianistique qu’il se réservait de jouer en soliste: la Quatrième Symphonie. Mais les tournées de concerts dont le programme inclut cette œuvre le fatiguent à tel point qu’il retourne dans son bien-aimé Zakopane. Là, avec l’aide de Paul Kochanski, il écrit le Deuxième Concerto pour violon , avec une célèbre cadence composé par Kochanski, son conseiller et inspirateur en matière de violon.

Pendant les deux dernières années qui lui restent à vivre, Szymanowski mène un train de vie épuisant, et voyage comme soliste en jouant la Quatrième Symphonie aux quatre coins de l’Europe, à Moscou, Bucarest, Belgrade, Zagreb, Sofia, Berlin, Copenhague, Londres, Glasgow, Liège, Paris...

Après 1936, il ne compose pratiquement plus. Il trouve encore la force d’assister à la première de son ballet Harnasie à l’Opéra de Paris, quitte Varsovie à l’automne 1936, s’arrête à Paris de nouveau et descend à Grasse. Mais la maladie attaque la gorge; le compositeur ne peut plus ni manger ni parler. Lorsqu’il appelle à l’aide sa fidèle secrétaire polonaise, elle le fait transporter à Lausanne, mais il est déjà trop tard. Mal soignée, négligée par lui-même, la maladie l’emporte le 29 mars 1937, un dimanche de Pâques; il est âgé de cinquante-quatre ans.

Dans les moments les plus noirs de sa vie, quand il n’arrivait pas à subvenir aux besoins de sa famille, Szymanowski disait qu’il préférait encaisser avant sa mort la somme destinée à son enterrement. Ses obsèques à Varsovie furent, en effet, solennelles et nationales. Sa mort prématurée surprit le pays tout entier, et c’est seulement à ce moment-là que l’on découvrit le véritable sens de son œuvre, qui constitue le point de départ de la jeune musique polonaise. La Seconde Guerre mondiale, cependant, va marquer un temps d’arrêt dans cette reconnaissance de son œuvre, dont une partie, restée manuscrite, sera malheureusement détruite en Pologne. Dans les années 1960, les Éditions polonaises de musique, à Cracovie, commencent l’édition critique de ses œuvres. Cet immense travail musicologique qui prévoit 17 volumes, mené en co-édition avec Universal à Vienne et Max Eschig à Paris, a débuté en 1971 sous la direction de Teresa Chyli ska qui en prépare une autre, en 27 volumes.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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